Pour les nombreux chrétiens du monde entier, le temps du Carême est déjà bien entamé. Le Carême est cette courte et intense période qui nous rappelle tout à la fois les 40 jours et 40 nuits du jeûne de Moïse avant la remise des Tables de la Loi et les 40 jours de la tentation du Christ dans le désert entre son baptême et le début de sa vie publique. Il est aussi ce moment exigeant pendant lequel nous sommes appelés à jeûner, à faire un effort, à penser à ces "autres" qui souffrent et que nous oublions trop souvent.

En suivant l'exemple de Jésus dans le désert, nous devons résister à trois tentations : la faim ("si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain"), la gloire ("je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes") et le miracle ("si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas").

Les orthodoxes disent avec beaucoup de poésie, que nous sommes invités pendant le Carême à une "radieuse tristesse". La tristesse, nous la ressentons dans notre démarche de conversion ou "metanoia" en nous rendant compte de nos innombrables manquements. Mais cette tristesse est radieuse, car nous savons que Dieu nous aime et qu'il ne nous abandonne pas. Dieu aime les losers. Il y en a plein la Bible. Jacob était un menteur, le roi David avait plusieurs femmes, le prophète Elie était dépressif, Saint Thomas douta de Jésus et Saint Pierre le renia trois fois par manque de courage. Mais tous prirent un jour le chemin de la metanoia.

Dans le monde actuel, nous avons besoin de vivre cette "radieuse tristesse". De redescendre de notre arbre et de retrouver une part d'humilité. D'apprendre à écouter, raisonner, discerner. De nous ouvrir à ceux que nous n'aimons pas. De nous décentrer de notre fol amour de l'argent, du luxe, du sexe ou simplement de nous-mêmes. Bref, de souffler un peu. 

Aujourd'hui plus encore.

Autour de nous le monde semble incompréhensible, dangereux, effrayant, ennuyeux, décevant. L'Ukraine s'embrase quand la Syrie s'oublie. Le Proche-Orient n'aime pas quand la Centrafrique haït. L'Occident redéfinit la vie en niant l'humanité. La richesse est source de tension, le chômage habite villes et villages, l'étranger fait peur, les repères se perdent et nous tournons tels des hamsters dans une roue en cherchant le moyen d'arrêter le mauvais temps qui passe.

Nous vivons notre période de désert. Est-elle nouvelle? Est-elle plus ou moins difficile que d'autres périodes passées? Est-elle une image médiatique? Peu importe. Nous la vivons, nous la ressentons et elle nous coince suffisamment de nerfs pour nous empêcher de respirer l'air pur de la Création. E comme toute période de désert, elle est propice aux tentations. Ces mêmes tentations que Jésus a dû affronter pendant 40 jours: la faim, la gloire et le miracle.

Nous avons faim de travail, de paix, de joie. Nos médias nous donnent faim d'argent, de filles et d'objets connectés. Nous cherchons la gloire passée de notre pays, le renouveau de notre civilisation, le succès de nos initiatives. Nous espérons le miracle d'une croissance sans effort et d'un homme providentiel ordonné.

Et très concrètement en ces semaines électorales, ces tentations nous orientent parfois vers un tentateur qui n'est pas nouveau mais reprend du poil de la bête: le Front National.

Le Front National, c'est le tentateur par excellence. Celui qui nous promet la satieté; celui qui nous fait miroiter la puissance de notre petit village gaulois; celui qui nous demande de croire au miracle du héros sans reproche. Le désert actuel est pour lui un terrain de jeu rêvé; il lui est tellement facile de nous présenter la face sombre de nos autres choix. Un positivisme qui cherche à transformer l'humanité sur laquelle est fondée notre propre création; des revirements politico-économiques qui ne donnent aucun résultat probant; des affaires médiatisées à point nommé dans un esprit tactique douteux; une opposition qui cherche sa ligne de pensée en se bagarrant. Le monde politique n'est sans doute pas à la hauteur des enjeux. Peut-être même est-il indigne de la confiance que nous souhaiterions leur porter. Alors nous écoutons la petite voix...

Si Jésus dans le désert a su dire non, nous ne sommes pas Dieu et la tentation frappe fort l'homme sans défense. L'homme perdu qui regarde vers le soleil aveuglant cligne souvent des yeux. Il ne voit pas que le tentateur FN n'a jamais démontré une grande proximité avec sa vision non négociable de sa propre humanité; le débat sur le mariage pour tous l'a pourtant mis en évidence de manière flagrante. Il ne voit pas non plus le danger de la peur de l'autre, du repli sur soi, du péché de colère. Il ne voit pas que la haine des élites se confond quelquefois avec l'orgueil de celui qui veut se sauver tout seul. 

Je nous propose de relire un autre passage de la Bible. Après le Carême, après Pâques, il y a la Pentecôte. Si le Carême nous habite pendant les Municipales, la Pentecôte nous habitera pendant les Européennes. Anticipons donc son message. Celui du Cénacle, ce lieu retranché où se sont cachés les Apôtres après la cruxifixion du Christ. Ils étaient tous là, terrés dans leur pré carré, peureux du monde extérieur. Sauf un, Thomas, qui gambadait dehors sans crainte de dire à ses amis son amour pour Jésus. Au bout d'un certain temps, Jésus leur apparut au Cénacle (sauf à Thomas puisqu'il était dehors!) pour leur faire comprendre qu'Il était ressuscité, que la tristesse devait laisser la place à la joie et que leur vocation réelle était de le proclamer. Et c'est ainsi qu'ils se décidèrent à sortir, à parcourir le monde et à annoncer l'exigence heureuse de la résurrection.

Oui, le monde est complexe. Oui, ce que nous avons connu semble être un passé révolu. Oui, les "chefs de prêtres" de notre temps ne sont pas meilleurs que ceux que les apôtres cotoyaient il y a 2000 ans. Mais pourquoi céder à la tentation? Ne devons-nous pas être plus révolutionnaires que la révolution de pacotille qu'une voix trompeuse nous vend? Ne sommes-nous pas appelés à ouvrir les portes du Cénacle, à parcourir le monde, à annoncer un monde nouveau dans toutes les "synagogues", à oeuvrer pour le bien commun? Soyons dans le monde sans être du monde, mais ne nous enfermons pas.

Seigneur et Maître de ma vie,
l’esprit d’oisiveté, de découragement,
de domination et de vaines paroles,
éloigne de moi.
L’esprit d’intégrité, d’humilité,
de patience et de charité,
accorde à ton serviteur.
Oui, Seigneur et Roi,
donne-moi de voir mes fautes
et de ne pas juger mon frère,
car tu béni aux siècles des siècles. Amen

(Prière de Carême de Saint Ephrem le Syrien +373)